Lecture Analytique n°5 : « Le Grand Combat », Qui Je Fus, Henri Michaux

Biographie de Henri Michaux (1899-1984)

L'auteur est un poète et peintre belge du XXe siècle. Il est considéré comme auteur atypique et n'a pas vraiment d'appartenance particulière à un certain mouvement littéraire, même si on le rapproche le plus souvent des surréalistes. Il était un grand voyageur et les reportait dans des récits tels qu'Un barbare en Asie. Ce poète tourmenté fera l'expérience de la mescaline sous l'influence de laquelle il écrira Connaissance par les gouffres. On peut aussi citer comme ouvrages L'espace du dedans, La nuit remue ou encore Un certain Plume.

En quoi ce poème peut-il être considéré comme complexe, étrange voire incompréhensible ?

Ce texte présente un grand nombre de néologismes :

  • V1 : L'expression « Il l'emparouille » rappelle le verbe « s'emparer » auquel on aurait ajouté le suffixe « ouille », donnant ainsi un effet comique au mot. « L'endosque » rappelle le verbe « endosser », paronomase suggérée par leur rapprochement phonétique.
  • V2 : « rague » pourrait ressembler à « racle » et « roupète » serait un mélange de « rouer de coup » et de « péter » comme s'il s'agissait d'une explosion. Le « drâle » rappelle le « râle », le cri du mourant. Les allitérations en [r] et des assonances en [a] donne une musicalité particulière au vers et souligne les actions du combat.
  • V3 : Le mot « pratèle » ressemble à « martèle » et « libucque » nous laisse imaginer le bâillonnage d'un des personnages par l'assemblement des termes « ligoter » et « bouche ». Dans l'expression « baruffle les ouillais » on peut aussi trouver une ressemblance avec « baffer » et « oreilles ».
  • V4 : « Le Tocarde » ressemble à « l'estocade », ce qui signifie « donner des coups » et « Marmine » à marmite, laissant penser que quelqu'un se fait cuir à la marmite.
  • V5 : On trouve dans ce vers un chiasme phonétique en A, B, B, A avec « rape à ri et ripe à ra » qui montre la contamination des sonorités les unes avec les autres.
  • V6 : Les sonorités du terme « l'écorcobalisse » ne sont pas sans rappeler les verbes « écorcher » ou « égorger ».

Tout le texte est un jeu du poète avec le langage. Ses néologismes sont travaillés, et le lecteur peut s'amuser à trouver des points communs avec des mots qu'il connaît, décelant ainsi un sens au texte. Le texte est donc finalement traduisible et les mots reconnaissables. Michaux invente une nouvelle langue par un brouillage lexical laissant d'abord perplexe le lecteur qui peut néanmoins comprendre qu'il s'agit d'un combat entre plusieurs, apparemment deux, protagonistes. Cette impression est bien en accord avec le titre du poème qui préparait déjà le lecteur à la narration d'un combat.

En quoi peut-il être considéré comme violent ?

Le texte explore le registre épique et prend des airs d'épopée (texte long en prose ou en vers qui narre les péripéties d'un héros devant accomplir une quête dont les principaux topoï sont le combat, les faits d'arme, les mouvements de foules et des scènes visuelles. C'est en effet ce à quoi est confronté le lecteur qui doit faire appel à sn imaginaire.

La violence se trouve jusque dans les sonorités, avec des sons agressifs. Les gestes rapportés des personnages traduisent des actes de barbarie, l'affrontement, la mutilation et la destruction des corps.

  • En effet on pourrait traduire le V7 « se défaisse, se torse et se ruine » par se défait, se tord et tombe en ruine, faisant une gradation dans les termes. Le corps du combattant semble alors en décomposition.
  • Des vers 12 à 15 « Le pied a failli ! Le bras a cassé ! Le sang a coulé ! », On retrouve une gradation de la violence. Le rythme ternaire et les vers de 5 pieds donnent une impression de régularité et de parallélisme dans la versification. Le pied évoqué dans le poème pourrait d'ailleurs se rapporter aux pieds, le décompte des syllabes en poésie.
  • Au vers 16, « Dans la marmite de son ventre » est une métaphore faisant référence à un rite païen qui visait à étudier les entrailles d'animaux sacrifiés pour prédire l'avenir, rappelant une sorte de procédé barbare et sanglant.

Dans quelle mesure le grand secret peut-il être la réponse au grand combat ?

Le texte nous invite à mener nous aussi un combat : le lecteur se retrouve à faire la quête du sens du poème. C'est en effet explicite au dernier vers (v20) « On cherche aussi nous autres, le Grand Secret. » Le « nous » englobe aussi bien les lecteurs que le poète lui-même. Le « Grand Secret » est une référence au titre du poème, « Le Grand Combat », mais aussi au sens du combat rapporté par le texte et à l'identité méconnue des protagonistes. En effet, le texte est polysémique et on peut émettre plusieurs hypothèses :

  • Les deux combattants sont Michaux et le texte, la poésie qu'il veut réinventer. L'auteur cherche à déconstruire puis à reconstruire le langage poétique. Il adopte une démarche d'écriture similaire à celle des poètes surréalistes, originale et ludique. Il s'agirait d'une mise à mort du langage traditionnel. En effet, le poète fait de nombreux néologismes et ne suit pas les règles classiques de la poésie par un seul paragraphe et des vers libres.
  • Les deux combattants sont le lecteur et le texte. Le lecteur doit se battre pour trouver un sens au poème non seulement parce qu'il doit comprendre les néologismes de l'auteur mais aussi parce qu'il lutte pour trouver une explication au combat et découvrir le secret.
  • Les deux combattants sont Michaux contre lui-même, contre ses tourments intérieurs. Au v11 en effet « Abrah ! Abrah ! Abrah ! » ressemble à une invocation du divin, le terme ressemblant à Allah ou Abraham. On trouve une dimension religieuse dans ce texte, où Michaux émet un appel à l'aide à Dieu, dans une recherche du sens de la vie.
  • Le texte évoque peut être aussi tout simplement les conflits armés de la première Guerre mondiale qui ont profondément marqués Michaux. Quel est le sens de la guerre ? Les hommes mènent toujours des combats, parfois sans même savoir pour quelle raison ils s'entretuent et si elle en vaut vraiment la peine. Voltaire dans Candide qualifiait ainsi ironiquement et paradoxalement une bataille de « boucherie héroïque ». Cet argument est renforcé par la présence de l'expression « Mégères alentour » au vers 17 où il semble faire allusion aux mères et aux femmes des combattants, spectatrices impuissantes d'une guerre cruelle et insensée.

Conclusion

La fonction du poète dans ce texte semble être de bouleverser les habitudes du lecteur, de proposer une réflexion sur la création et la lecture de poèmes et de chercher à questionner le monde absurde et violent qui l'entoure. Michaux cherche aussi à faire évoluer la langue et les codes grâce à un style innovant, le non-respect des codes formels et l'utilisation d'effets comique pour parler d'un thème tragique. Ne trouvant pas les mots pour le décrire, Michaux est obligé de devenir le démiurge de nouveaux termes. Pourtant, il laisse un sens, voire même plusieurs à son texte et tente de transmettre un message.

Anne Le Duigou

Voir aussi

fr/la5.txt · Dernière modification: 06/07/2012 21:51 par Eliah Rebstock
Haut de page
CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported
Valid CSS Driven by DokuWiki Recent changes RSS feed Mozilla Firefox Valid XHTML 1.0